mercredi 29 août 2012

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Son nouveau traitement le cloue au canapé depuis des semaines. Sans fonctionner pour autant: ses marqueurs sont remontés de façon vertigineuse. Il tousse presque sans discontinuer, et nous sommes obligés de faire la sourde oreille pour ne pas montrer à quel point ses quintes nous brisent le coeur. Il refuse de boire parce qu'il n'a pas soif, de manger parce qu'il n'a pas faim, alors que les médecins lui serinent qu'il est très important qu'il s'hydrate et qu'il prenne des forces. Il se conduit comme un enfant. Il est absolument odieux avec ma mère, la personne au monde qui le mérite le moins. Je crois qu'il a perdu espoir et qu'il veut juste que tout ça s'arrête d'une façon ou d'une autre, maintenant. Et le pire ou le meilleur, dans cette maladie dont le traitement diminue à ce point les victimes, c'est que nous ne sommes pas loin de penser comme lui. Nous avons dépassé le stade de la révolte et presque atteint celui de la résignation. Nous n'en sommes pas encore à souhaiter que la fin vienne vite, mais ça pourrait venir. Ca viendra probablement. 

Hier soir, nous avons fêté son anniversaire au restaurant chinois. Il n'avait, je pense, pas la force de se traîner jusqu'à un endroit où manger une entrecôte-frites décente, mais il voulait sortir un peu quand même. Alors, nous sommes allés tous les huit aux Neuf Dragons. Il a picoré sans appétit dans le plateau gourmand commandé avec ma mère, Chouchou et moi: un beignet de crevette, un mini-nem, une cuillère de salade thaï. Rien ne passait, ou pas volontiers. En dessert tout de même, il a réussi à avaler une boule de sorbet au citron et une boule de glace au chocolat avec leur petite spirale de chantilly industrielle.

Pendant ce temps, les enfants se livraient des duels de baguettes chinoises et démantibulaient méthodiquement les ombrelles en papier; Chouchou s'assurait qu'aucun aliment ne finisse seul et délaissé dans un plat; ma soeur nous racontait comment elle avait passé la soirée de la veille aux urgences avec un bout de cartilage de poulet coincé dans la gorge de Cahouète, courtesy of the KFC; David prenait par téléphone des nouvelles d'un joueur de son équipe de hockey qui venait de se faire transpercer la lèvre inférieure par l'extrémité d'une crosse; et je m'appliquais à faire de superbes taches de gras sur ma robe moutarde à pois blancs héritée de la Reine-Mère, poussant le vice jusqu'à me coller un vermicelle sauté dans les cheveux. Chacun de nous devait penser que c'était sans doute le dernier anniversaire de mon père. Mais même cahin-caha, même avec un arrière-goût de larmes contenues, c'était toujours la vie. 

15 commentaires:

Princesse Audrey a dit…

Je t'envoie plein de réconfort. Je ne sais pas quoi dire, mais je pense vraiment à toi.

antonia a dit…

<3

Fiorile a dit…

Je comprends la tristesse que tu ressents et qui nous avale chaque jour un peu plus. Je suis de tout coeur avec toi,
Amitiés
Fiorile

Tasha a dit…

Je te souhaite beaucoup de courage, je ne peux qu'imaginer la douleur que tout cela représente, et j'espère que tu tiens le coup, que vous tenez tous le coup.

mmarie a dit…

La gorge nouée, je t'embrasse.

Anonyme a dit…

Une pensée... Je te lis au travail, je suis émue.

Adeline
adeline.vanoverbeke@gmail.com

Ann a dit…

des bisous...

EmilieSunny a dit…

Je pense bien à toi, bisous.

Anonyme a dit…

Je ne sais pas quoi te dire...
Des bisous et des pensées. Plein.

Mélusine

Cryingwall a dit…

Bon courage pour ces épreuves.
Vous êtes tous ensemble et soudés, c'est presque l'essentiel.

ness a dit…

Je t'envoie toute mon affection.

nelly p a dit…

Je trouve que c'est à la fois triste et en même temps rassurant d'essayer d'imaginer combien la (fausse)normalité de la scène que tu décrivais peut permettre à chacun des convives d'essayer de tenir le coup, de ne pas se laisser aller ostensiblement au chagrin. Je te souhaite de tout cœur de continuer à tenir. Devant lui.

M'dame Jo a dit…

C'est une saloperie, cette maladie. Elle emporte tellement de monde avec elle.

OetL a dit…

Ce sont de beaux et douloureux moments, je t'envoie tout mon affection.

Isa a dit…

Comme toujours, tu décris de façon poignante des moments aussi forts que douloureux. Je compatis plus que tu ne saurais l'imaginer, car de mon côté, ma maman ne va pas bien du tout et j'ai eu un vrai choc ce matin en la retrouvant après une semaine d'absence. Elle dépérit à vue d’œil et commence à perdre espoir elle aussi... ce qui ne l'a pas empêché d'abandonner son nouveau traitement, comme elle a abandonné tous les autres avant cela. Et il n'y a rien que je puisse faire pour lui faire entendre raison, à part me disputer avec elle et, dans son état, je n'en ai pas envie.