lundi 16 juillet 2012

"Papa"


Les deux tomes de "Moi je" m'ont fait rire et grincer des dents. "Transat" m'a donné envie de prendre le large alors que je suis sujette à un atroce mal de mer. "Fanfare" m'a entraînée dans une délicieuse comédie humaine. Alors quand j'ai vu que l'Association publiait une nouvelle bédé d'Aude Picault intitulée "Papa", je l'ai achetée sans même la sortir de son plastique pour la feuilleter, persuadée de lire un ensemble de saynètes cocasses et attendrissantes sur les rapports père-fille.

Incapable d'attendre, je l'ai commencée sur le banc de la cabine d'essayage du H&M Man où Chouchou essayait des jeans, samedi en milieu d'après-midi. Et dès la seconde page, j'ai découvert que le papa en question s'était suicidé d'un coup de fusil en pleine tête. 

Ambiance. 

J'ai failli refermer la bédé aussitôt. Je n'étais vraiment pas partante pour que quelqu'un d'autre me raconte le deuil impossible de son père. Mais Aude Picault a mis tant de ses tripes dans "Papa" que j'ai continué à tourner les pages sans pouvoir m'arrêter - de plus en plus choquée et fascinée à la fois par les extrêmes jusqu'auxquels elle était capable d'aller pour (je suppose) tenter d'exorciser sa douleur. 

"Il est resté une dizaine de jours tout seul, à pourrir sur sa moquette, à pourrir sa moquette, à disparaître, et le parquet en dessous, et les plinthes autour, ça s'est propagé, la tête écrasée au sol, le fusil sous lui, le sang sur les habits de la penderie, les oreillers coagulés, la balle coincée dans l'étagère sous le tas de chemises." Et de dépeindre la scène, son père qui se lève tiré en avant par une force macabre irrépressible. Qui saisit le fusil et le cale sous son menton. Puis le trou noir. Puis le corps à demi décomposé, entouré par une nuée de mouches, gisant seul dans la pénombre de son appartement. Et le chagrin inextinguible de la fille, exprimé avec des grands tourbillons de stylo noir et si peu de mots qui touchent si juste. "J'ai peur de ne plus souffrir car c'est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais."

Mais avant l'évocation du drame, l'auteur se remémore les petites manies attachantes ou agaçantes de son père (qu'elle présente comme un type plutôt nonchalant que torturé, ce qui rend son geste d'autant plus incompréhensible). Et juste à la fin, au lieu de laisser le lecteur assommé par le coup de poing qu'il vient de recevoir, elle fait ressurgir une de ces petites habitudes qu'elle avait en commun avec lui pour basculer du registre du drame à celui de la nostalgie douce-amère. "Maintenant, j'ai toute ma vie pour penser à toi et pour comprendre toutes ces choses que tu m'as dites." 

Rideau. 

"Papa". Si j'avais su de quoi ça parlait, je ne l'aurais pas acheté. (Et je n'aurais sûrement pas, comme les libraires de Filigranes, collé une étiquette "Plaisir garanti" sur la couverture.) Mais je suis bien contente de l'avoir lu, parce que c'était incroyablement dur, sincère et émouvant - d'une force à laquelle peuvent prétendre peu d'oeuvres écrites et/ou dessinées.

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